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Site officiel d'Eric Laurent

Ecrivain et grand reporter, reportages, articles de presse, livres, parutions...


L'Obs - 27 octobre 2016

Publié par Eric Laurent sur 11 Novembre 2016, 13:58pm

Une interview de Vincent Monnier.

Chantage contre le roi du Maroc : "Un redoutable piège s'est refermé sur nous." 

En août 2015, les journalistes Eric Laurent et Catherine Graciet étaient mis examen pour tentative de chantage à l'encontre de Mohammed VI. 14 mois plus tard, alors que la justice vient de remettre en cause la légalité de deux enregistrements censés les confondre, Eric Laurent sort de son silence.

Entretien exclusif.
En août 2015, les journalistes Eric Laurent et Catherine Graciet étaient mis examen pour tentative de chantage à l'encontre de Mohammed VI. 14 mois plus tard, alors que la justice vient de remettre en cause la légalité de deux enregistrements censés les confondre, Eric Laurent sort de son silence. 
A l’époque, l’affaire avait fait grand bruit. Le 27 août 2015, les journalistes Eric Laurent et Catherine Graciet étaient interpellés devant l’hôtel Raphaël à Paris au sortir d’un rendez-vous avec un émissaire du roi du Maroc. Dans leurs poches : 80.000 euros en liquide et un protocole d’accord portant sur la non-publication d’un livre-enquête sur le royaume du Maroc. Dans la foulée, les deux reporters étaient mis en examen pour des faits de chantage et d’extorsion de fonds à l’encontre de Mohamed VI.
On les soupçonne d’avoir demandé 2 millions d’euros en échange de l'abandon d'un ouvrage à paraître aux éditions du Seuil, censé contenir des révélations gênantes pour Rabat, des faits qu’ils contestent. A l’appui de ces accusations, trois enregistrements clandestins étaient versés à la procédure. Les deux premiers sont des entretiens entre Eric Laurent et Hicham Naciri, l’avocat du secrétariat particulier du roi de Maroc, lequel avait enregistré les conversations à l’insu du journaliste. Le dernier enregistrement concerne le troisième rendez-vous entre les deux hommes, celui du 27 août, le seul auquel Catherine Graciet ait également assistée.
Fin septembre 2016, le dossier connaît un étonnant rebondissement : la Cour de cassation remet en cause la légalité des deuxième et troisième enregistrements clandestins réalisés avec la "participation indirecte de la police française", estimant qu’ils portent "atteinte aux principes du procès équitable et de la loyauté des preuves". Une décision que la cour d'appel de Reims devrait prochainement confirmer, écartant ainsi définitivement ces enregistrements de la procédure. Depuis près de quatorze mois, Eric Laurent, désormais défendu par Me Jérémie Assous, s’était imposé un silence médiatique. Il reprend aujourd’hui la parole et contre-attaque.


Fin septembre, la Cour de cassation a remis en cause la légalité de deux des trois enregistrements clandestins qui figurent dans la procédure. Selon Me Eric Dupont-Moretti, l’avocat du roi du Maroc, cette décision ne menace pas le fond du dossier et les faits de chantage. Qu’en pensez-vous ?
Au contraire, je pense que cette décision de la Cour de cassation marque un tournant considérable. Ce n’est pas seulement une décision de droit, la Cour ayant estimé que la police française s’était comportée dans cette affaire en véritable supplétif du régime marocain, c’est aussi une décision de vérité. Petit à petit, la version des faits telle que la partie adverse s’échine à la présenter depuis le début de l’affaire se déchire. Et ce qui commence à apparaître, de manière de plus en plus claire, c’est la formidable manipulation mise en œuvre par les Marocains avec l’appui de leurs relais français. Un redoutable piège qui s’est refermé sur nous.

De quel piège voulez-vous parler ?
Durant les trente-six heures qui ont suivi la révélation de l’affaire, nous avons été victimes d’un véritable blitzkrieg médiatique alors que nous étions en garde à vue et donc dans l’impossibilité de nous défendre. Cette offensive éclair visait à nous tuer médiatiquement, professionnellement et socialement. Et ce, avec la complicité de certains confrères et l’aveuglement d’autres, qui n’ont pas hésité à bafouer tout respect de la présomption d’innocence. 
Pour nos adversaires, il s’agissait d’installer le plus rapidement possible notre culpabilité à travers des éléments de langage complètement artificiels : on est allé jusqu’à parler de racket en lien avec une entreprise terroriste. Tout ça pour une raison simple : il n’y avait pas d’éléments à charge contre nous relevant du chantage ou de l’extorsion de fonds.
Il n’y a pas eu de pressions de notre part. A aucun des entretiens, nous n’avons fourni la moindre preuve qui laissait penser que nous étions en possession de documents extrêmement dommageables pour eux. A aucun moment, je leur dis : "Je suis en possession de tel élément, de tel numéro de compte off-shore", rien de tout ça. C’est Hicham Naciri qui, le premier, évoque la possibilité d’une transaction assez rapidement lors du premier entretien [L'avocat marocain affirme le contraire, NDLR]. Je pense qu’ils ont paniqué quand ils ont appris que nous préparions une enquête.


Quand vous prenez contact avec le secrétariat particulier du roi, le 23 juillet 2015, vous n’étiez pourtant qu’au commencement de votre enquête. Pourquoi dans ce cas auraient-ils paniqué alors que le livre était encore loin d’être écrit ?
C’est vrai que je commençais l’enquête. Cependant, ils savaient que si je commençais à fouiller au Maroc, je connaissais suffisamment de monde pour savoir ce que j’allais trouver et où j’allais le trouver. Du coup, dès la première rencontre, ils ont décidé de nous tuer. Pourquoi ? Parce qu’ils se sont dit que notre enquête allait probablement dériver vers eux. Il leur fallait donc nous neutraliser, Catherine Graciet et moi.
Notre précédent ouvrage "le Roi Prédateur", sorti en 2012, avait été brandi lors de manifestations d’opposants devant le château de Betz, l’une des propriétés de Mohamed VI en France, ou encore lors de rassemblements à Rabat ou Casablanca. Ce livre n’avait pas été de facto censuré dans le royaume, mais le quotidien "El Pais", lui, avait été interdit le jour où il publiait les bonnes feuilles du livre. Tout le monde avait compris le signal : aucun libraire marocain ne s’aventura à vendre l’ouvrage.


Selon l’avocat marocain, lors de ce premier appel, vous auriez affirmé avoir "des informations de grande importance et très sensibles" à communiquer au secrétaire particulier du roi ? 
Lors de cet appel, je n’ai pas tenu le moindre propos qui puisse paraître inquiétant. Je souhaitais simplement prendre rendez-vous avec Mounir El Majidi, le secrétaire particulier du roi. Certes, je n’avais pas encore commencé mon enquête mais je comptais orienter celle-ci vers les finances royales d’un monarque que "Forbes Magazine" avait classé comme plus riche que l’émir du Qatar, mais également sur son entourage. Et prendre contact avec Majidi en charge de la gestion de cette fortune me paraissait une entrée en matière naturelle et évidente [le livre-enquête devait d’ailleurs s’appeler "Affaires de famille", NDLR].
Lorsque je téléphone ce 23 juillet, la secrétaire au bout du fil me demande alors mon nom. Je réponds "Laurent". Elle me dit : "Eric Laurent ?" Je confirme. "Monsieur Majidi n’est pas libre mais on va vous rappeler rapidement", m’explique-t-elle alors. Finalement, c’est Me Hicham Naciri qui me recontactera en se présentant comme l’avocat du secrétariat particulier. Il me demande alors si nous pouvons attendre son retour de vacances du Japon avant de fixer un éventuel rendez-vous à Paris. Ce que j’accepte volontiers. Cela m’étonnerait beaucoup que quelqu’un comme lui ait abandonné son roi pour partir trois semaines en vacances si ma demande lui avait semblé si urgente qu’il le prétend. 

Selon Me Eric Dupont-Moretti, l’enregistrement clé reste celui du premier rendez-vous avec Hicham Naciri, le 11 août 2015 [cependant une grande partie des propos tenus sont inaudibles selon la retranscription policière, NDLR]. D’après l’avocat, il suffirait à démontrer les faits de chantage ? 
L’enregistrement clé, c’est effectivement celui du 11 août. C’est par le biais de celui-ci que le roi du Maroc porte plainte pour extorsion de fonds. Pourtant, à aucun moment, vous n’y trouverez de ma part la moindre démarche qui consiste à dire : "Je veux de l’argent, je veux telle somme, sinon j’écris le livre". L’éventualité d’une transaction, c’est Hicham Naciri qui l’amène. Dans l’article du "Journal du Dimanche" publié le 30 août 2015, trois jours après que l’affaire a éclaté, on me prête les mots suivants : "Je veux trois millions d’euros." Des propos que je n’ai jamais proférés. Ils ne figurent pas dans la retranscription de l’enregistrement faite par la police française. Les mots que le "JDD" me prête proviennent d’une retranscription réalisée par un huissier marocain à la demande du secrétariat du roi. En toute impartialité, comme vous pouvez vous en douter... En février 2016, nous avons fait condamner cet article pour atteinte à la présomption d’innocence.

Dans cet enregistrement, il y a toutefois un passage troublant : à la 34e minute, Hicham Naciri vous dit : "Donc pour vous, vous êtes dans l’optique si [phrase inaudible] d’une transaction" ?
Je le répète : c’est lui qui le premier m’a demandé assez rapidement dans la discussion si j’étais ouvert à l’idée d’une transaction. Lorsqu’il prononce cette phrase que vous citez, il ne rebondit pas sur des propos que je viens de tenir. Comme vous l’aurez noté, une grande partie des échanges tenus ce jour-là sont d’ailleurs inaudibles. Vous remarquerez également que c’est le plus souvent quand je m’exprime que l’enregistrement devient soudainement inaudible. C’est pourtant ce que je dis lors de ce rendez-vous qui est censé être très important. Dans son rapport d’examen, la police technique et scientifique française a conclu que ce premier enregistrement [qui a été remis aux enquêteurs lors du dépôt de plainte, soit six jours après le rendez-vous, NDLR] avait fait l’objet d’une manipulation à l’aide de logiciels professionnels.

Dans une audition, Hicham Naciri a reconnu que l’enregistrement avait subi des modifications, mais seulement dans l’optique d’en améliorer la qualité. 
Je note surtout que Monsieur Naciri tient devant la juge d’instruction des propos embarrassés quand il s’agit d’expliquer pourquoi il n’a pas conservé l’original de cet enregistrement. Si vous avez un enregistrement soi-disant accablant sur votre adversaire, la moindre des choses c’est quand même de le garder et de le mettre en lieu sûr. Lui dit avoir effacé la bande et ne pas vraiment savoir où se trouve le téléphone utilisé ce jour-là.
En juillet dernier, la juge lui a demandé de lui remettre sous quinze jours le portable en question. A ma connaissance, il ne l’a toujours pas fait. 

 

Dans la retranscription policière de votre conversation du 11 août, il est indiqué qu’à un moment, vous semblez écrire quelque chose sur un bout de papier. Et ce alors que l’avocat vient de vous poser la question suivante : "Qu’est-ce qui vous intéresse ?" Lui avez-vous alors écrit un chiffre sur un bout de papier ?
C’est une fausse interprétation. Cette question a d’ailleurs été posée par la juge d’instruction à monsieur Naciri lors de sa dernière audition en juillet dernier. Ce dernier a répondu qu’il n’avait aucune idée de ce que je griffonnais alors sur un petit bloc de l’hôtel car je ne lui avais jamais montré le papier.

A la sortie de ce premier entretien, dans quel état d’esprit vous trouviez-vous ? Pourquoi avoir accepté un second entretien ?
Après ce premier rendez-vous, je fais aussitôt part à Catherine Graciet de la proposition financière faite par l’avocat marocain. On s’est dit que tout cela prenait un tour très curieux. Qu’il s’agissait sûrement d’une tentative de manipulation, tout en ne sachant pas vraiment où ils voulaient en venir.

Pourtant, au terme du troisième entretien, Catherine Graciet et vous signez un protocole d’accord pour la non parution de l’enquête et repartez chacun avec une enveloppe contenant 40.000 euros en liquide : un acompte sur les 2 millions d’euros que vous deviez toucher. Selon la partie adverse, il s’agit là d’un "flagrant délit" ?
L’argent, ce sont eux qui l’ont proposé. Régulièrement, au cours de ce rendez-vous à l’hôtel Raphaël qui a duré près de cinq heures, Hicham Naciri s’est absenté. Il prenait en fait conseil auprès des policiers en planque à proximité. Ce sont eux qui lui ont dit que pour qu’il y ait un vrai "flag", il fallait qu’il y ait une remise d’argent.
On a écrit que cet argent était le fruit de notre chantage. Mais il n’y a pas eu de chantage. Si je suis un maître chanteur, j’essaie de conserver la maîtrise du temps. Un maître chanteur, c’est quelqu’un qui impose le rythme des choses. C’est quelqu’un qui met ses conditions sur la table et qui dit : "Si vous n’acceptez pas dans les dix jours, je balance tout." Or celui qui fixe les délais tout au long des entretiens, c’est Naciri. C’est lui qui dit "on peut se revoir à telle date", "on doit boucler cette affaire avant telle date". Moi, à aucun moment, je ne mets la moindre pression sur lui. En outre, si j’avais eu la volonté d’exercer un chantage, la première des choses aurait été de lui demander d’arrêter son portable, de sortir la batterie, de le mettre ailleurs.


Pourquoi avoir accepté cet argent et signé ce protocole d’accord ?
C’est un moment de faiblesse. Nous cédons aux sirènes lors de la troisième rencontre. Sous l’effet des pressions et de l’insistance de Naciri, Catherine Graciet et moi-même sommes aveuglés : j’accomplis ce que je n'ai jamais fait de toute ma carrière. Je voyais cela comme une espèce de transaction commerciale amorcée à leur demande. Pour la première fois de notre vie, la proposition financière du Maroc nous a fait réfléchir.
Pour ma part, j’ai déjà écrit une vingtaine de livres. Je sens que le journalisme d’investigation est un métier qui est appelé à disparaître. Je me dis que passer un an voire plus sur un livre avec une capacité d’influence limitée, c’est disproportionné. Je me dis aussi qu’un livre de plus ou de moins, qu’est-ce que cela changera ? Qu’après tout, il s’agit de mon travail, qu’il m’appartient, que je suis libre de décider de le publier ou non. Je suis dans une situation privée difficile, c’est vrai, ma femme luttait alors contre un cancer généralisé. J’étais à son chevet tous les jours. Ils ont su jouer sur nos faiblesses.


Comprenez-vous que votre démarche de signer un protocole d’accord en échange de la non publication d’un livre peut choquer déontologiquement parlant ?
Je le comprends. Dans ma carrière, je n’ai jamais fait le moindre ménage ni accepté le moindre voyage de presse. J’estime n’avoir aucune leçon de morale à recevoir de quiconque. Et surtout pas de ceux qui se sont érigés en procureurs en nous traitant de maître-chanteurs comme ils l’ont fait. Ce sont eux qui déconsidèrent le métier de journaliste en n’ayant pas le moindre respect de la présomption d’innocence et en prenant pour argent comptant les propos tenus par la partie marocaine sans la moindre précaution de langage.

Comptez-vous publier un jour ce livre ?
En France, beaucoup d’éditeurs ont fait preuve dans cette affaire d’une immense pudeur, pour ne pas dire d’une infinie lâcheté. A commencer par le Seuil qui devait éditer le livre : ils ont préféré renoncer à sa publication avant même de connaître les coulisses de l’affaire et sans avoir cherché à aucun moment à nous rencontrer pour recueillir notre version des faits. Comme s’ils avaient subi des pressions.
J’ai rencontré d’autres éditeurs depuis. La plupart m’ont dit que le Maroc était un sujet délicat, sûrement parce qu’ils ne souhaitaient pas compromettre leur week-end à la Mamounia de Marrakech. N’oubliez pas qu’une partie de la diplomatie marocaine est une diplomatie hôtelière.
Maintenant, je peux publier cette enquête aux Etats-Unis ou en Angleterre. J’ai vu un agent anglo-saxon qui s’est montré très intéressé et je suis en train de travailler sur l’ouvrage.
D’autant que cette année de "repos forcé" a finalement été très bénéfique : j’ai obtenu une grande partie des infos que je cherchais.

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